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Interview exclusive avec un beatmaker français en pleine ascension

Interview exclusive avec un beatmaker français en pleine ascension

Interview exclusive avec un beatmaker français en pleine ascension

Le beatmaking made in France, une scène en ébullition

Depuis quelques années, le beatmaking en France ne cesse de monter en puissance. Les plateformes comme YouTube et Instagram regorgent de talents bruts qui façonnent l’identité sonore actuelle du rap francophone. Mais au milieu de cette effervescence, certains sortent du lot. Parmi eux : El Jefe, beatmaker de 26 ans originaire de Montpellier, qui commence à imprimer sa patte sur les prods les plus écoutées du moment.

Architecte discret de hits pour des artistes comme Gazo, Dinos, ou encore Ziak, El Jefe entend bien démontrer que le son passe aussi par l’ombre. Dans cette interview exclusive, il nous parle de son parcours, de sa manière de travailler, de ses influences, mais aussi du marché hyper compétitif qu’est le beatmaking aujourd’hui. Physique sec, mots choisis, regard franc : pas de blabla, juste du vécu.

Le déclic : de FL Studio au studio pro

Quand on lui demande comment tout a commencé, El Jefe lâche un sourire en coin :

« C’était en 2015. J’étais encore au lycée, passionné de son mais sans technique. J’ai téléchargé FL Studio un peu au hasard, sans trop y croire. Et là, claque. J’ai passé des nuits entières devant l’écran à essayer de reproduire des prods de Metro Boomin ou Richie Beats. C’était pas bon du tout au départ, mais j’ai jamais lâché. Aujourd’hui encore, j’utilise les mêmes bases. »

Certains se forment via des écoles, d’autres par l’expérimentation brute. El Jefe fait partie de la deuxième catégorie : autodidacte passionné, formé à l’énergie et à l’écoute obsessionnelle des tendances. Avec les années, il affine son oreille, perfectionne chaque drumkit, chaque kick, chaque 808, jusqu’à obtenir un son personnel identifiable entre mille.

Un style entre noirceur et efficacité

À l’écoute de ses productions, un adjectif revient souvent : cinématographique. Il crée des ambiances lourdes, parfois oppressantes, toujours précises. Pas étonnant qu’il ait tapé dans l’œil de la scène drill et trap SA/FR.

« J’aime les textures un peu sales, les nappes tendues, les percussions sèches. Je bosse beaucoup sur l’imagerie sonore. Quand t’entends ma prod, je veux que t’imagines une scène. Une rue, un braquage, une tension. »

Parmi ses prods marquantes :

Chacune de ses productions est construite comme une architecture. Rien n’est laissé au hasard. Même les silences comptent.

Le quotidien d’un beatmaker indépendant

Quand on évoque son rythme de travail, El Jefe ne fait pas dans la poésie :

« Je fais des prod tous les jours. Parfois 10, parfois 1. Je me lève, je check les appels d’offres des artistes, j’envoie mes packs, je négocie. Et je recommence. »

À l’inverse de certains producteurs qui bossent presque exclusivement sous contrat, El Jefe garde une approche indépendante. Il vend ses beats au fichier ou sur catalogue, collabore quand l’envie est là, refuse ce qui ne lui parle pas, même si le chèque est gros. Une liberté qu’il défend bec et ongles.

« Je préfère poser ma patte dans un projet que de faire un tube qui m’ennuie. L’important, c’est d’être aligné avec ce que tu racontes dans ta prod. »

Les réalités du marché : entre visibilité et compétition

Le beatmaking, ce n’est pas que de la création artistique. C’est aussi – et surtout – un business. Et à ce jeu, la compétition est rude.

« Aujourd’hui, tu as des milliers de beatmakers qui uploadent leurs sons tous les jours sur YouTube ou BeatStars. Faut que t’aies soit un contact solide, soit un style qui déchire direct. Sinon t’es noyé. »

Pour sortir du lot, El Jefe mise sur :

Et il ajoute, sans filtre :

« Le talent ne suffit pas. Faut savoir se vendre. Moi j’ai mis du temps à comprendre ça. Les bons beats, c’est facile. Les bons deals, c’est plus compliqué. »

Matériel, process et méthodes de création

Pour les amateurs qui souhaitent en savoir plus sur sa méthode de travail, El Jefe n’est pas avare de détails. Il bosse majoritairement avec :

« Ce que je kiffe avec FL Studio, c’est la liberté d’impro. Tu fais un sample, tu le chops direct, tu balances une 808, t’as déjà le squelette. Après, j’envoie ça dans mes enceintes Yamaha et j’ajuste. »

Il bosse en home-studio, dans un petit appart prêté par un ami, sans cabine d’enregistrement pro. Preuve que le matos ne fait pas tout. Le nerf de la guerre reste l’oreille, l’idée, l’intuition.

Ce qu’il pense de l’industrie musicale actuelle

La question que tout le monde se pose : que pense-t-il du niveau artistique actuel dans le rap français ? Sa réponse est limpide :

« Y a trop de formatage. Plein d’artistes clonés. Même les prods finissent par se ressembler. Les DA veulent reproduire le dernier tube au lieu de chercher un son personnel. C’est pour ça que je respecte des gars comme Alpha Wann, Laylow ou Freeze Corleone. Ils forcent personne à rentrer dans leur moule. Ils imposent leur délire. »

Selon lui, les producteurs ont un vrai rôle à jouer pour faire évoluer les codes.

« Si tu proposes toujours la même chose, l’artiste n’ira pas plus loin. Mais si tu l’emmènes dans un truc nouveau, il va poser différemment. Faut créer des ponts entre les styles. C’est ça la vraie révolution. »

Les conseils pour les beatmakers de demain

Avant de couper l’interview, impossible de ne pas lui demander ce qu’il dirait à un jeune beatmaker qui veut percer. Voici ses trois conseils :

En clair : créer pour marquer, pas pour buzzzer. C’est cette logique qui fait d’El Jefe un beatmaker à suivre de (très) près.

Une scène en mutation, des visages qui émergent

À travers des gars comme El Jefe, on sent que le beatmaking français est en train de prendre une nouvelle dimension. Plus professionnel, plus inventif, parfois même plus risqué. Il ne s’agit plus uniquement d’accompagner le rappeur, mais bien de dialoguer avec lui. Et dans cet échange, les producteurs ont désormais leur mot à dire.

Si vous n’aviez jamais entendu son blaze avant aujourd’hui, retenez-le bien : ce n’est que le début. Et croyez-moi, il ne sera pas qu’un nom dans les crédits.

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